Stormzy

Stormzy, roi sans couronne du Royaume-Uni

  • Mathis Robin
  • 7 mois Ago
  • Musique
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Cette année, la Grime a confirmé sa puissance de frappe à travers le monde. AJ Tracey, Slowthaï, Skepta Octavian ont chacun leur tour sorti des projets qui ont marqué l’année.

Du haut de ses 26 ans on pourrait penser que Stormzy n’est qu’un discret outsider sur la scène Grime. En réalité, cela fait bientôt 6 ans qu’il fait parler de lui dans la perfide Albion et sa capitale. Né à Croydon au sud de Londres, Michael Ebenazer Kwadjo Omari Owuo Jr est un enfant  très marqué par ses conditions difficiles qu’il portera à travers sa musique tout au long de sa carrière. Il interpellera notamment en direct la Première ministre Theresa May aux Brit Awards au sujet de l’incendie en 2016 de la Tour Grenfell à Londres qui a fait 71 morts :

Theresa May, où est l’argent pour Grenfell ? Tu croyais qu’on avait oublié Grenfell ?

Grâce à cette prise de parole, Stormzy est aujourd’hui considéré comme un grand frère pour tous les quartiers de Londres et sa banlieue.

Un premier projet foudroyant

Passé presque inaperçu en Europe continentale, Stormzy publie pourtant un premier EP qui marquera les esprits à Londres et aux alentours. C’est en 2014, à 20 ans, qu’il dévoile le court mais intense Disease Disorder. Malgré son jeune âge, Stormzy va marquer les auditeurs grâce à la conscience de ses textes dû à son vécu personnel. On ressent dans cet EP une influence de la Grime sous sa forme la plus pure. Il se fait rapidement identifier comme un petit frère légitime de Skepta (à l’ancienne), mais surtout de Dizzee Rascal, autre figure légendaire de la Grime.

Les influences de la Drum & Bass, courant musical électronique qui a énormément impacté les beatmakers anglais, sont omniprésentes dans ce premier projet. Le morceau Forever témoigne d’une influence palpable d’artistes Drum & Bass emblématique comme Calyx & Teebee ou Andy C.

Mais au-delà de sa maîtrise de la Grime traditionnelle tant dans sa forme que dans son fond, il révèle un talent de chanteur à voix très peu commun dans ce style. Il s’autorise des envolées lyriques plutôt techniques et n’hésite pas à faire des morceaux entiers de calmes et de douceurs qui contrastent avec la puissance et le grain de son flow.

La confirmation

La première confirmation pour Stormzy arrive en 2015 lorsque son freestyle nommé Shut Up devient viral sur YouTube. Aujourd’hui, la vidéo comptabilise presque 100 millions de vues. Dans cette vidéo Stormzy portait une veste adidas ce qui, quelques mois plus tard, entraînera un partenariat de longue durée entre lui et la marque aux 3 bandes.

En 2017, malgré les portes enfoncées par Skepta à l’international le premier album de Stormzy s’exportera très peu à l’étranger. En revanche, Gang Signs & Prayer sera très bien accueilli dans son pays puisqu’il sera élu album de l’année aux Brit Awards. Particulièrement respecté pour la portée sociale de ses propos à travers tout l’album, il confirmera la maturité de Stormzy et officialisera son statut de représentant incontestable de la Grime.

Son album révélera quant à lui un univers sombre et violent, exploitant des prods et des flows incisifs collants parfaitement aux attentes du public Grime mais surtout aux problématiques sociales décrites par Stormzy. L’exemple parfait se trouve dans le single « Big For Your Boots » qui sera l’un des plus grands succès de l’année au UK.

Stormzy n’abandonne cependant pas sa douceur et continue d’allier Grime et chant lyrique avec élégance. Il ponctue l’album de morceaux plus envoûtants, accompagnés de pianos et de beats lumineux sur lesquels sa voix chaude laisse entrevoir clairement une lueur d’espoir teintée de sonorités flirtant avec le Rythm & Blues.

L’heure pour lui de prendre la couronne ?

Ce vendredi 13 décembre annonçait la sortie de son 3ème projet et donc 2ème album. Sur la cover, les initiales du titre de son album surplombent sa tête évoquant ainsi une couronne. Ce nouveau projet aborde en réalité une approche plus egotrip du personnage de Stormzy. Mais ne vous inquiétez pas, il n’abandonne en aucun cas sa portée politique. En témoigne le gilet pare-balle marqué d’un drapeau Union Jack qu’il porte sur sa cover mais aussi comme tenue de scène en live.

Les propos de l’album toucheront essentiellement les habitants du Royaume-Uni à nouveau et même plus précisément de Londres grâce à leur portée sociale. Les singles ont quant à eux dévoilé un virage différent dans leur forme en opposition au fond. Le premier présenté il y a plusieurs semaines était Crown, un morceau à première vue dans la veine de la Grime lyrique à laquelle il nous avait habitués. Crown est en réalité stupéfiant de simplicité et d’efficacité. Le refrain en particulier évoque le style de certaines chanteuses à voix, aujourd’hui devenues icônes pop, comme Sia ou encore Adèle. Et cette identité musicale n’est pas un hasard puisque Stormzy a notamment travaillé cet album avec les producteurs Fraser T Smith et Paul Epworth qui ont composé pour Adele, Sam Smith et Lana Del Rey entre autres.

Sur Own It il s’entoure de l’Anglais Ed Sheeran, à la force de frappe surpuissante à l’international, mais aussi du Nigerian Burna Boy. Au-delà du fait d’être un morceau avec une grande valeur pop porté par deux featurings de renom, Stormzy garde une structure logique avec le discours de ses albums. Ed Sheeran est issu d’une ville au fin fond de l’arrière-pays anglais et Burna Boy provient d’une ancienne colonie britannique aujourd’hui membre du Commonwealth. Stormzy s’ouvre habilement au monde en gardant son propos intact. Parler de son pays, de son histoire coloniale et de son multiculturalisme qui en découle.

Stormzy nous livre cette année un album aux propos forts, prônant l’unité d’un pays plongé en pleine crise sociale et politique. Il impacte aujourd’hui l’Angleterre non seulement par sa musique, mais également par ses initiatives parallèles à sa carrière. En 2019, Stormzy a mis en place une bourse d’études avec l’université de Cambridge pour les jeunes issus de milieux défavorisés et créé sa maison d’édition Merky Books qui publiera chaque année un ouvrage de jeunes auteurs entre 16 et 30 ans.

Reste à voir si son art aura sa place dans l’équation pour rétablir l’unité de son pays, faisant alors de cet album un véritable objet d’histoire pour les nations de Grande-Bretagne.

Image : @Vickygrout

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